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Quelques mots d’un cœur triste…

Par Maryam Ramadan



Lorsque j’ai appris la mort de l’ancien Président égyptien Mohamed Morsi, j’ai été prise d’une sueur froide. Le choc de cette information… Le choc de savoir que cet homme qui avait tant enduré pendant sa vie n’était plus… des flashbacks, des photos que j’avais vu circuler de lui au Tribunal me sont revenues… son calme, son sourire, sa simplicité… Et là, j’en ai voulu au monde, au silence de la communauté internationale, à cette dictature égyptienne aux commandes, aux Égyptiens qui cautionnent ce gouvernement, à notre passivité. Et je m’en veux… de ne pas avoir eu le pouvoir, ou la force, ou la possibilité même de faire quelque chose.


Des images me sont revenues, de mes visites en prison, de mon père à l’isolement complet, de son état de santé qui se dégradait, de la partialité des juges, de leurs constantes oppositions à chacune de nos demandes, du refus des juges de laisser mon père préparer sa défense (pas accès à son dossier), des mensonges des médias, et surtout… de notre impuissance face à une injustice flagrante. Et je ne peux que constater le traitement similaire (à une échelle très différente, bien sûr) ce qu’endurent les prisonniers politiques.

Et je me souviens que, lors de nos visites et devant la difficulté de notre situation, je rappelais à mon père qu’il fallait penser à ceux qui croupissent en prison dans des situations bien pire que la nôtre. Et le nom de Morsi revenait souvent: son isolement total depuis plus de 6 ans, sans visites de la famille (il en a eu trois de moins d’une heure durant toute son incarcération), de son état de santé alarmant et incompatible avec la prison, du manque de soins, de l’impossibilité de voir son avocat, du silence de la communauté internationale… Et aucune lumière en vue au bout du tunnel …


Je me remémore la première fois où j’ai pu voir mon père après 45 jours d’incarcération et l’état de choc dans lequel nous étions tous, mon père, ma mère et moi. Un isolement complet, l’absence de contact avec le monde extérieur, et ce profond sentiment d’injustice devant un système judiciaire biaisé : tout cela ne peut laisser que des séquelles… Nous avons pu, malheureusement, l’expérimenter, en France, à notre échelle.

Et je pense à Morsi… à sa femme, à ses enfants, et ce qu’ils ont dû traverser… Comment tout cela se termine… et mon cœur pleure. Dans notre malheur, nous avons eu de la « chance ». J’ai pu serrer mon père dans mes bras trois fois par semaine pendant son incarcération, j’ai pu lui parler, partager ce qui se passait, loin du monde froid, glacial et inhumain de cette prison. J’ai pu lui rappeler qu’il n’était pas seul et que nous nous battrions coûte que coûte et jusqu’au bout pour sa libération et que justice soit rendue.


Dans les prisons égyptiennes, la réalité est bien autre. Morsi, le premier Président démocratiquement élu en Egypte, dormait à même le sol sur du ciment, avec un diabète aïgu qui le fit tomber dans un coma à plusieurs reprises. Il perdit la vue de son œil gauche à cause du manque de médicaments, d’une mauvaise nutrition permanente (on lui donnait souvent des plats avariés). Il n’avait aucun contact avec le monde extérieur, pas même avec son avocat.


Il est arrivé à plusieurs reprises, durant l’incarcération de mon père, qu’il doive se rendre au Tribunal. Je me rappelle très spécifiquement de deux transferts : le 5 juin 2018, la première fois, depuis le début de notre cauchemar, que les juges allaient finalement le voir et l’entendre. Ce fut une journée très éprouvante pour mon père et il lui fallut des semaines pour récupérer de cette journée. Etre à l’isolement permanent, avec un minimum de contact avec le monde extérieur, malade, avec des migraines et des crampes constantes (rendant le sommeil impossible)… pour ensuite se retrouver devant des juges pendant plus de 10 heures (avec moins de 30 minutes de pause et pas même la possibilité de prendre ses médicaments au moment prévu) s’apparentait aussi à une forme de torture. Je me rappelle aussi du 15 novembre 2018 : j’ai pu, pour la première fois, assister à notre appel au Tribunal. J’ai pu voir mon père au loin, sentir la pression monter et l’effort de concentration qu’il devait produire alors que le juge, face à lui, allait décider de son futur et du nôtre. Je ressentais l’hostilité dans la salle du Tribunal et j’ai dû, une fois encore, entendre tous ces mensonges qui devaient justifier l’emprisonnement de mon père.


Je ne peux que penser à Morsi et ce qu’il a dû subir et ressentir durant ces derniers moments au Tribunal pour que son cœur s’arrête… et mon cœur pleure.

Avoir des principes, rester debout face à l’injustice a un prix, certes. Dans notre affaire (qui n’est toujours pas finie et pour laquelle nous allons continuer à nous battre avec détermination), nous avons eu de la « chance » de pouvoir au moins faire évoluer les choses, et être ensemble pour le faire.


Morsi, lui, a payé le prix ultime … Son assassinat ne peut laisser indifférent une personne ayant un tant soit peu de sens moral. Comme l’a rappelé mon oncle dans son texte lui rendant hommage : « Selon toutes les échelles de valeurs où l’on mesure la grandeur humaine, la persévérance, le courage, la vérité, l’honnêteté, le sacrifice, la volonté d’aimer et d’aider les gens, l’engagement pour tous au prix de soi-même, Mohamed Morsi a définitivement gagné. » Que les portes de Son paradis te soient grandes ouvertes.

En 2011, j’ai fait partie de cette jeunesse égyptienne qui était dans les rues du Caire, sur la place Tahrir, pendant 18 jours, à risquer nos vies et à nous battre pour une Egypte plus juste, plus libre, plus belle. Nous espérions une vraie démocratie, enfin, et la réelle transformation du pays. Je ressens, comme tous les défenseurs de cette démocratie, une profonde déception. Un sentiment de trahison. Mon pays d’origine s’engouffre dans l’avenir le plus sombre, à l’ombre des militaires les plus inhumains…Mon cœur pleure aussi pour cette Egypte. Combien de générations encore vont devoir vivre dans l’exil.


Les mots de Malcolm X résonnent : « The price of freedom is death » (le prix de la liberté c’est la mort). Il fut assassiné, comme tant d’autres. C’est malheureusement leur mort qui nous réveille… mais pour combien de temps ? Si le prix de la liberté est la mort pour eux, alors il faut que le prix de leur mort soit un engagement permanent pour la liberté et la justice, pour nous.

Mes pensées pour la femme de Mohamed Morsi, ses enfants et pour tous les prisonniers politiques en Egypte et ailleurs.


Nous ne lâcherons rien.


Maryam Ramadan

© 2019 par Le réveil citoyen

                  DIM Production 

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