Close-up of the hands of an elderly person that are crossed together over their lap. They are wearing a shirt with black and light blue stripes.

« Les limites de la longévité humaine ne sont toujours pas atteintes », suggère une étude

Par Anissa Chauvin

Depuis plus d’un siècle et demi, l’espérance de vie n’a cessé d’augmenter dans les pays les plus riches. Des ascensions spectaculaires longévité ont été constatées au XXe siècle, en corrélation avec la récession des maladies infectieuses et les progrès de la médecine cardiovasculaire.

Cependant, depuis quelques années, les experts sont obsédés par une question : quand cette mécanique astucieuse va-t-elle s’essouffler ? Dans plusieurs pays occidentaux, des gains en espérance de vie sont devenus si minimes qu’ils sont pratiquement inexistants.

L’examen des seuls chiffres nationaux ne peut pas être déterminant. Derrière l’espérance de vie moyenne d’un pays se cachent des réalités très contrastées et spécifiques à chaque région. C’est ce que révèlent les conclusions de notre étude récemment publiée dans Communications naturelles révélé. Analysant les données collectées entre 1992 et 2019, elle se concentre sur 450 régions d’Europe occidentale rassemblant près de 400 millions d’habitants.

Une étude européenne d’une ampleur inédite

Pour compléter notre projet de recherche, nous avons collecté des données de mortalité et démographiques auprès des bureaux de statistiques nationales de 13 pays d’Europe occidentale, dont l’Espagne, le Danemark, le Portugal et la Suisse.

Nous avons commencé par harmoniser les données originales, une tâche qui s’est avérée cruciale car les régions étaient de taille différente et les données offraient un niveau de détail variable selon chaque pays.

Nous avons ensuite recalculé le gain annuel en espérance de vie à la naissance pour chaque région entre 1992 et 2019, un indicateur qui reflète la mortalité à tous les âges. Des méthodes statistiques sophistiquées ont permis de dégager les principales tendances de fond, indépendamment des fluctuations à court terme provoquées par la canicule de 2003 ou des épidémies virulentes de grippe saisonnière entre 2014-2015, par exemple. 2019 constitue la date butoir de nos analyses car il est encore trop tôt pour savoir si le corona virus la pandémie a un effet à long terme sur ces tendances ou si elle s’est limitée à 2020-2022.

Les résultats que nous avons obtenus nous offrent un panorama sans précédent des trajectoires de longévité régionales à travers l’Europe sur une période de près de 30 ans, dont nous tirons trois conclusions.

Premier constat : la longévité humaine n’a pas atteint ses limites

Le premier message qui ressort de l’étude est le suivant : les limites de la longévité humaine ne sont toujours pas atteintes. Si l’on se concentre sur les régions qui sont les championnes de l’espérance de vie (indiquées en bleu sur le graphique ci-dessous), nous constatons qu’il n’y a aucune indication d’un ralentissement des progrès.

Ces régions continuent d’afficher un gain d’espérance de vie d’environ deux mois et demi par an pour les hommes et d’environ un mois et demi pour les femmes, à un rythme équivalent à ceux observés au cours des décennies précédentes. En 2019, elles comprennent des régions du nord de l’Italie, de la Suisse et de certaines provinces espagnoles.

Pour la France, Paris et ses environs Hauts-de-Seine ou Yvelines (concernant aussi bien les hommes que les femmes), figurent aux côtés de la région de l’Anjou et des zones limitrophes de la Suisse (applicable uniquement aux femmes). En 2019, l’espérance de vie atteignait 83 ans pour les hommes et 87 ans pour les femmes.

En d’autres termes, malgré des inquiétudes récurrentes, rien n’indique pour l’instant que l’évolution de la durée de vie ait atteint un plafond de verre ; prolonger l’espérance de vie reste possible. Il s’agit d’un résultat fondamental qui va à l’encontre des déclarations alarmistes et radicales : il y a place à amélioration.

Deuxième constat : la diversité régionale depuis le milieu des années 2000

Le tableau semble plus sombre si l’on considère les régions dont les taux d’espérance de vie sont « en retard », indiqués en rouge sur le graphique. Dans les années 1990 et au début des années 2000, ces régions ont connu une augmentation rapide de l’espérance de vie. Les progrès ont été beaucoup plus rapides ici que partout ailleurs, conduisant à une convergence de l’espérance de vie régionale à travers l’Europe.

Cet âge d’or, cumulant une hausse rapide de l’espérance de vie en Europe et une réduction des disparités régionales, a pris fin vers 2005. Dans les régions les plus en difficulté, qu’il s’agisse de l’Allemagne de l’Est, de la Wallonie en Belgique ou de certaines régions du Royaume-Uni, les gains d’espérance de vie ont considérablement chuté, atteignant pratiquement le point mort. Chez les femmes, aucune région de France n’y figure, mais chez les hommes, ils incluent certains départements des Hauts-de-France.

La longévité en Europe est finalement divisée entre des régions d’avant-garde qui continuent de progresser d’un côté, et de l’autre des régions en retard où la dynamique s’essouffle, voire s’inverse. Nous connaissons un écart régional qui contraste avec la dynamique de rattrapage des années 1990.

Troisième constat : le rôle déterminant de la mortalité entre 55-74 ans

Pourquoi un tel déplacement ? Au-delà de l’espérance de vie par âge, nous avons cherché à mieux comprendre cette évolution spectaculaire en analysant l’évolution des taux de mortalité pour chaque tranche d’âge.

On peut affirmer que les divergences régionales ne s’expliquent ni par la hausse de la mortalité infantile (qui reste très faible) ni par la hausse de la mortalité des plus de 75 ans (qui continue de décélérer partout). Elle provient principalement de la mortalité vers 65 ans.

Dans les années 1990, ce chiffre a connu une baisse rapide, grâce à l’accès aux traitements cardiovasculaires et à l’évolution des comportements à risque. Mais depuis les années 2000, cette reprise s’est ralentie. Dans certaines régions, ces dernières années, le risque de mourir entre 55 et 74 ans est en augmentation, comme le montrent les cartes ci-dessous.

Cela est particulièrement vrai pour les femmes vivant dans les régions côtières méditerranéennes de France (indiquées en rose pâle). C’est également le cas dans la majeure partie de l’Allemagne. Or, ces âges intermédiaires sont cruciaux pour la dynamique de gain d’espérance de vie, car un grand nombre de décès y surviennent. Une stagnation ou une hausse de la mortalité entre 55 et 74 ans suffit à briser la tendance générale.

Même si notre étude ne permet pas d’identifier les causes précises expliquant des progrès aussi préoccupants, une documentation récente nous apporte quelques pistes qui mériteraient d’être testées scientifiquement dans le futur. Parmi ceux-ci figurent les comportements à risque, notamment le tabagisme, boire de l’alcool et une mauvaise alimentation, ou un manque d’exercice physique, qui sont autant de facteurs qui se manifestent à ces âges.

Par ailleurs, le krach économique de 2008 a accentué les variations régionales à travers l’Europe. Certaines régions ont souffert durablement de voir la santé de leur population compromise, tandis qu’une nouvelle croissance a été enregistrée dans d’autres régions avec une concentration d’emplois hautement qualifiés. Ces facteurs nous rappellent que la longévité n’est pas seulement une question de progrès en médecine ; cela peut également s’expliquer par des facteurs sociaux et économiques.

Quelle est la prochaine étape ?

Notre rapport propose un double message. Oui, il est possible d’augmenter l’espérance de vie. Les champions régionaux européens en sont la preuve, puisqu’ils continuent d’afficher une croissance régulière sans montrer aucun signe de stagnation. Toutefois, ces progrès ne s’appliquent pas à tout le monde. Depuis quinze ans, une partie de l’Europe est à la traîne, en grande partie à cause d’une hausse de la mortalité autour de 65 ans.

Aujourd’hui encore, l’avenir de la longévité humaine semble dépendre moins de l’existence d’un hypothétique plafond biologique que de notre capacité collective à réduire les écarts d’espérance de vie. Les tendances récentes nous portent à croire que l’Europe pourrait bien se transformer en un système à deux vitesses, séparant une minorité de domaines qui continuent de repousser les limites de la longévité et une majorité de domaines où les gains diminuent.

En réalité, la question n’est pas seulement de savoir jusqu’où pouvons-nous prolonger l’espérance de vie, mais aussi quelles régions de l’Europe y ont droit.

Cet article édité est republié à partir de La conversation sous licence Creative Commons. Lire le article original.

Anissa Chauvin